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Interprètes au pays du castor - Jean Delisle

Auteur: Jean Delisle

Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2019, 354 p.


Des truchements de Jacques Cartier jusqu’à Jerry Potts et Jean L’Heureux, Jean Delisle nous offre les portraits d’hommes et de femmes aux destins exceptionnels.


Ces personnes connues ou moins connues, ont toutes, à leur manière, façonné l’histoire de la Nouvelle-France et du Canada.


Souvent, nous ignorons le rôle de ces interprètes et de ces guides, et pourtant, ils furent des acteurs essentiels qui permirent aux Européens de prendre contact avec les populations locales, leurs langues, leurs coutumes, leurs modes de vie.


Ils ont ouvert les chemins vers l’autre. Ils ont non seulement interprété les langues, favorisé la communication, mais, en devenant eux-mêmes des « autres », ils ont dévoilé à leurs hôtes les us et coutumes de leur culture d’origine. Ils furent le lien, parfois le seul ou le premier trait d’union.


Souvent, ils échappèrent à leur culture et à leur pays d’origine pour se fondre parmi les populations autochtones.


Ils ne sont pas seuls, ces voyageurs audacieux, ils sont des relais chez les populations qu’ils visitent, où parfois ils résident et où ils prennent compagne.


Métissés de naissance ou non, ils se métissèrent culturellement. On les voit guider les « découvreurs », les explorateurs, les troupes, les navigateurs, les chercheurs, les chefs d’un bord ou de l’autre.


La plupart de ces femmes et de ces hommes connurent des aventures incroyables.

L’auteur nous captive par la description de ces personnages hors du commun, au destin surprenant : « homme aux jambes de fer », disait-on de Nicolas Perrot (p. 68). Ils eurent leurs qualités et leurs faiblesses, parfois leur bassesse (L’Heureux).


Ils vécurent comme leurs hôtes, souvent pauvrement. Ils affrontèrent conflits, guerres et tempêtes. Dans certains cas, ils allèrent à l’extrême de leurs forces, de leur vie, du continent. Certains furent réduits à la famine, aux pires conditions.


Les espaces de leur vie furent immenses, divers, peu fréquentés par les Blancs.

La venue de l’étranger, du truchement, engendre un étonnement, un choc, dont les conséquences se prolongent jusqu’à nos jours.


Ces interprètes apprirent les langues, furent adoptés par les uns, rejetés par les autres, se marièrent, à la façon du pays, eurent des enfants, se séparèrent, se déplacèrent, s’enrichirent ou se ruinèrent.


Les difficultés à se réinsérer dans la société blanche d’origine, qui n’avait pas que des mérites, mirent souvent ces interprètes « entre l’arbre et l’écorce ». (p. 226)


Il y eut aussi des fidélités solides, celles par exemple, de ces guides - interprètes du nord, Tattannœuck, (p. 179), Tookoolito et Ebierbing (p. 231).


Ces gens de l’ombre, indispensables alliés en terre étrangère ou ennemie, finirent par bien connaître leur milieu d’adoption ou les Européens.


Ils sont souvent tenaces, endurants. Des glaces du Nord aux gigantesques troupeaux de bisons des Plaines, des rives de l’Atlantique aux horizons infinis de l’Ouest, nous traversons avec eux le continent et son histoire. Nous suivons la terrifiante dérive de ces affamés prisonniers sur un iceberg à la dérive, nous chevauchons dans les espaces de ce jeune Canada en quête de terres, nous découvrons le rôle crucial des interprètes et leur influence sur les populations autochtones, ainsi au temps de la pendaison de Louis Riel.


On comprend le choc des cultures, la grandeur et la petitesse des humains dans des régions immenses, où la nature impose ses conditions et où s’activent marcheurs et marchands, au pays du castor, navigateurs, explorateurs, dont les initiatives auraient échoué, dès le début, sans les interprètes.


Ce livre est une mine de films, de romans, un gisement de récits palpitants qui nous éclairent sur notre histoire, celle vécue au niveau des pistes, des canots, de la neige et des raquettes, de la glace et des umiaqs (p. 197).


Cet ouvrage est richement illustré de figures, de cartes et de photographies.


Fascinante lecture, portraits bien documentés, personnes aux destins sans pareils, l’auteur a relevé le défi de les réunir, elles qui furent toujours en mouvement, qui laissèrent parfois des écrits, qui se déplacèrent à travers ces régions dans l’inconfort absolu, qui échappèrent aux uns et aux autres pour réaliser pleinement leur vie de voyageurs, d’interprètes, de pionniers du continent.


Deux mondes transitèrent par leurs mots. Chaque phrase était importante, chaque geste, chaque comportement, traçait les futures rencontres, les relations sur le terrain.

Ces interprètes, Jean Delisle les classe en cinq catégories : « le compagnon des explorateurs, le collaborateur des autorités civiles, l’officier militaire, l’aide-missionnaire et le trafiquant ou l’émissaire de compagnies de fourrures. »


Dans quel camp se situèrent-ils ? Furent de l’un ou de l’autre, ou des deux à la fois ou d’aucuns ? Ils furent souvent déroutants pour bien des leurs, mais finalement qui étaient les leurs ? Au profit de qui se dépensaient-ils ? Pourquoi, et pour combien de temps ? Qui étaient-ils, d’où venaient-ils ? Que voulaient-ils, que fuyaient-ils, que sont-ils devenus ? Qu’avaient-ils à gagner, voulaient-ils d’ailleurs gagner, ou simplement larguer les amarres, se forger une vie à leur mesure ? Où sont-ils allés, quels furent leurs destins ? Que savons-nous d’eux ?


Ce livre ne prétend pas donner toutes les réponses à ces questions, mais il nous ouvre les pages d’histoires éblouissantes.


L’auteur nous montre le rôle si important de ces femmes et de ces hommes des frontières. Nous découvrons leur énergie, leur parcours. Ils atteignirent la marge de leur propre culture, la frontière de leur vie qui bascula graduellement dans le monde des autres, dans de nouveaux horizons culturels et géographiques.


Il en est qui se sont fondus, perdus dans l’autre monde, se sont retrouvés, furent différents, uniques, devenus gens des deux univers.


Guider, survivre, voyager, interpréter, commercer, chasser, négocier des traités fut leur destin.

Comprendre la parole de l’autre, la traduire, la transmettre, se déplacer, cheminer sur les âpres pistes des régions lointaines et rudes, ce fut leur vie.


Ce fabuleux livre d’histoire se lit comme un roman lui-même porteur d’autres romans.

Je l’ai lu avec passion, j’ai beaucoup appris, je fus toujours étonné. J’ai ressenti les joies et frissons que me procuraient les bons livres de mon enfance. Je ne m’imaginais pas les prouesses de ces personnes, leur énergie, leur endurance, leur capacité à traverser les frontières géographiques et culturelles. Ces portraits sont si vivants, que j’étais vraiment en route avec ces voyageurs des cultures.


À vous de découvrir à votre tour ces êtres d’exception. Il y en a que l’on aime, admire et d’autres qui nous rebutent.


Tous furent à la jonction des mondes. Par les mots, les paroles, ils permirent, pour le bien ou le pire, aux uns et aux autres, à communiquer.


Voici un livre essentiel, plus que jamais d’actualité. Il représente une contribution fondamentale à la compréhension de notre réalité canadienne.



Jean-Louis Grosmaire

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